Gravitation - Arts

Egon Schiele

Intimité

Caresses de craie noire


Egon

Egon Schiele : "Femme assise à la jambe repliée", 1917.
Craie noire et gouache. © National Gallery, Prague.

Elle était désœuvrée, ce matin-là. Assise à même le sol, en compagnie de son chien Lord, elle avait vidé le contenu de son sac à main. Presque étonnée, elle avait retrouvé une feuille jaunie pliée en huit sur laquelle était reproduite une citation de Georg Trakl : "Il faut faire le tour du monde pour voir si le paradis, peut-être, n'est pas ouvert quelque part par derrière". Suivait une date, celle du suicide du poète : le 2 novembre 1914. Il y avait presque trois ans.

Egon la trouva ainsi, méditant sur cette invitation à la totale exploration de l'inconnu, en sous-vêtements : chemise verte, culotte rose et bas noirs, séduisante dans sa fragilité charnelle. Il la pria de rester ainsi le temps d'aller jusqu'à son atelier prendre ce dont il avait besoin.

Presque d'instinct, Edith avait pris la pose, une pose d'attente. Egon lui avait juste demandé de "s'ouvrir" en laissant retomber la jambre droite. Dans cette pose de petite fille, d'amante aussi bien, elle était plus vulnérable encore. Comme souvent, pour laisser libre cours à sa très grande virtuosité, il avait préféré la craie noire au fusain. Et déjà, le dessin prenait forme, dans l'aisance et sans la moindre retouche.

A chaque fois, elle était flattée qu'il la prît pour modèle. Elle était consciente aussi qu'il savait la flatter dans ses portraits, embellissant ses traits un peu durs. A leur mariage, deux ans plus tôt, elle crut un certain temps qu'elle serait désormais le seul modèle de son mari. Sa jalousie n'eut aucun effet sur lui et elle dut bientôt tolérer qu'il engageat comme il l'avait toujours fait, des modèles professionnelles pour réaliser ses nombreux dessins érotiques. Elle s'était résignée. Après tout, n'était-elle pas la femme d'un artiste qui, à 27 ans, avait déjà acquis une renommée dépassant les frontières de l'empire, l'égal de Gustav Klimt ?

Dehors, l'automne rougeoyait dans la tiédeur sur la Hietzingheur Hauptstrasse. Accepterait-il de renoncer à sa partie de billard quotidienne au café du coin pour l'emmener l'après-midi à Grinzing, humer l'odeur du soleil dans les feuilles mortes et tremper ses lèvres dans dans un verre de vin blanc nouveau ? Elle avait envie d'une légère ivresse. Il lui fallait aussi faire taire ce pressentiment qu'ils n'avaient plus, l'un comme l'autre, qu'un an à vivre. C'est sûr qu'elle pourrait aussi y entendre chanter "Mei Muatterl war a weanerin", un air populaire qui, à chaque fois, la faisait frissonner d'émotion.

Elle avait choisi de le regarder travailler en plaçant son regard juste en dessous du sien, de telle sorte qu'elle pouvait percevoir en même temps l'endroit où son œil se posait sur elle et sa main sur le papier occupée à la reproduire. Sur la ligne de son regard, l'œil et la main de son mari agissaient comme les deux éléments d'un pantographe monté pour la réduction, l'œil jouant le rôle de la pointe sèche.

L'œil et la main reprenaient la courbe du bras, lentement jusqu'au blanc de la cuisse gauche, dans le drapé béant des plis et replis effondrés. L'œil et la main insistaient sur les tracés devenus plus doux, augmentant la charge érotique, s'appropriant l'intimité du modèle. Edith le perçut sur son propre corps, comme une chaleur vivre et en fut tout émue, troublée au point de se demander si, la séance achevée, Egon lui demanderait de faire l'amour.

Après le bas, la craie noire s'attarda à fignoler le bord de dentelle, à souligner les plis, comme pour dégager encore cette partie de chair toute tendre de promesse entre le pour et le contre. La craie noire ne faisait plus qu'effeurer comme un doigt tremblant.

Egon Schiele déposa la craie noire et se leva soudain, le sourire aux lèvres. Il ne colorierait le dessin que plus tard. Quelque part, ailleurs dans Vienne, Arnold Schönberg achevait son poème symphonique
"La Nuit transfigurée".

Pierre Bastin

(Ce "Médiart" (texte-fiction) a été publié dans "Médiascope", le supplément culturel
du quotidien liégeois "La Wallonie", du vendredi 25 octobre 1991)


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